Baptiste joue à… FORT McMONEY

Un webdocu plutôt qu’un jeu

FortMcMoneyFront

Fort McMoney est une curieuse expérience. «Quand le documentaire se marrie au jeu vidéo», dit-on à l’écran d’accueil. Sûr, le documentaire qui explore cette ville canadienne, perdue dans le nord-est de l’Alberta mais surtout au beau milieu de terres riches en sables bitumineux, vaut le coup d’œil. L’intérêt de sa transformation en jeu vidéo est plus discutable: certains mécanismes renforcent l’immersion, mais intégrer un gameplay aux images, c’est aussi dénaturer le propos du reportage. 

En fait, je dirais que c’est prendre la chose par le mauvais bout que d’en parler comme un jeu vidéo. J’ai plus envie de voir Fort McMoney comme un webdocu (un genre dans lequel David Dufresne avait déjà excellé en 2010 avec Prison Valley). Un webdocu avec des mécanismes interactifs poussés à l’extrême par rapport à ce qu’on trouve dans ce genre d’exercice, si l’on veut.

FortMcMoney4

Fort McMoney propose de découvrir la ville de Fort McMurray, une ville dont la raison d’être est de rassembler la main d’œuvre de l’industrie pétrolière, en plein ouvrage dans le coin. Une sorte d’eldorado de l’argent-roi, où une serveuse de bar peut se faire 10 000$ dans le mois facile – mais où acheter une maison est une affaire de millions. Ceux qui travaillent pour Suncor, Total et autres Petro-Canada ont les poches pleines. Les autres doivent se contenter d’un salaire de base. Certains ne reviennent pas ou perdent leur âme dans cette vie où seul le travail et l’argent comptent. Fort McMurray compte 100 000 habitants, dont 500 sans-abris, y compris durant l’hiver où le glaglamomètre descend à -60.

Les images blanches et grises de l’hiver albertain rapportées par le journaliste montréalais David Dufresne, à la tête du projet, dégagent énormément de sens et d’émotion. Le climat polaire est rebutant pour les non-initiés. Les témoignages de certains habitants (les sans-abris, les travailleurs, le médecin, la mairesse…) laissent une impression de gâchis, de rêve avorté. Fort McMurray, c’est la ville qui fait miroiter l’utopie de la richesse pour tous, où tout le monde peut venir prendre un nouveau départ.

FortMcMoney2

Évidemment, c’est raté hein. Vie sociale misérable, artificielle, logements hors de prix (certains vivent dans des roulottes en plein hiver), alcool, drogue et bar à putes, on ne peut pas dire que l’humanité sort grandie de son séjour à Fort McMurray. Le documentaire dépeint une réalité froide, une ville totalement à la merci des intérêts de l’industrie et abandonnée par son pays, une ville qui tente désespérément d’apporter la civilisation en ses murs. Cette déconstruction du rêve est particulièrement intéressante vue du Québec, où le plan nord pose la question de ce genre de développements: faut-il le faire, comment le faire.

C’est là que l’aspect «jeu vidéo» reste artificiel et pas forcément bienvenu. David Dufresne tient un propos évident avec ses images. Peu importe la manière dont on explore le documentaire, les personnes que l’on interroge: aucune ville ne devrait se bâtir sur un tel mirage d’argent, sans tenir compte des autres besoins d’une population amenée à vivre si longtemps dans des conditions si difficiles. On a beau aller de lieu en lieu, choisir les sentiers, les personnages à interroger, les questions à poser, on n’a pas l’impression de posséder véritablement le raisonnement. Car bien sûr, les personnages que l’on croise existent vraiment, c’est David Dufresne qui les a rencontrés et a mené ses entrevues. On a le choix des questions, mais certaines options disparaissent. Le propos de la personne interrogée aurait perdu son contexte. Excellente raison, mais qui montre bien la limite d’appliquer un filtre «jeu vidéo» à tout ça.

FortMcMoney1

Les débats, les référendums? Ils sont censés représenter le cœur de notre influence dans tout ça – le jeu nous invite à «décider de l’avenir de la ville», mais on ne sait pas trop quel genre de personnage on incarne, un journaliste, un citoyen, un chef. Franchement, cet aspect ne m’a pas du tout intéressé. Je ne me suis jamais vraiment senti impliqué directement dans Fort McMurray comme on peut l’être quand on incarne un personnage dans un jeu – même un simple point’n click, du moins un bon.

En revanche, force est d’admettre que le côté interactif de la chose apporte un plus. On est moins pris par la main, on choisit les entrevues et les quartiers qui nous intéressent le plus. Les éléments de l’enquête s’assemblent au rythme de notre curiosité. En ce qui me concerne, je n’aurais pas eu besoin de plus pour prendre du plaisir à découvrir la réalité de cette ville.

Bon, on ne va pas parler des bugs assez pénibles qui obligent à recharger les pages régulièrement… Ah ben si, finalement on en a parlé. C’était très agaçant, ça m’a empêché d’aller au bout du documentaire à la vitesse qui me convenait. Faut croire que David Dufresne cherchait une alternative aux publicités qui cassent l’ambiance tous les quarts d’heure.

FortMcMoney3

Mais au final, je suis plutôt satisfait de mon expérience Fort McMoney. C’est devenu très plaisant à partir du moment où je me suis mis en tête que j’avais un webdocu entre les mains. Là où je vois que je n’arrive pas à le prendre comme un jeu, c’est que je ne l’ai pas envie, mais ne ressent pas le challenge d’aller au bout: simplement l’intérêt pour voir l’ensemble du docu, ce qui m’aurait échappé (un truc qui m’avait échappé notamment, c’est qu’il y aura plusieurs épisodes, donc que je n’en verrai pas le bout maintenant de toute façon). Il ne faut pas trop tenir compte de l’aspect «jeu vidéo»: le côté exploratoire est intéressant, mais on voit vite que jeu vidéo et documentaire ont des essences (ha ha!) trop différentes. Ça sent le mariage forcé.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s