Lu grâce à Assassin’s Creed Black Flag

Selkirk, le vrai Robinson Crusoé

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J’ai un faible pour les jeux d’Ubisoft. Le scénario des Far Cry et Assassin’s Creed gagnerait certainement à être peaufiné, mais j’aime leurs univers. Et j’apprécie beaucoup le soin apporté par l’éditeur à l’écriture des textes. Il y a quelques jours, en lisant un extrait de l’encyclopédie inclue dans Assassin’s Creed Black Flag, j’ai découvert que Robinson Crusoé avait vraiment existé. Dans la vraie vie, il s’appelait Alexander Selkirk.

J’ai appris ça au détour de la biographie d’un personnage, Woodes Rogers. Ce corsaire britannique est celui qui a sauvé Alexander Selkirk, le 2 février 1709, après que ce dernier eut passé quatre ans et quatre mois en solitaire sur l’île Màs-A-Tierra, au large du Chili. Le texte présent dans le jeu mentionne à peine Selkirk, mais il m’a donné envie d’en savoir plus. Et comme je déteste cette impression d’être le seul à ne pas être au courant, je pars du principe que vous aussi ignoriez tout de Selkirk. Alors je vous raconte ce que j’ai trouvé.

Écossais grognon

L’histoire pas possible d’Alexander Selkirk a donc en partie inspiré Daniel Defoe pour l’écriture de son roman Robinson Crusoé en 1719. En partie seulement, parce que dans la réalité, Alexander Selkirk était un Écossais plutôt pénible, du genre à s’engueuler avec tout le monde. En 1695, à 19 ans, il est cité à comparaitre pour un crime particulièrement horrible, «tenue indécente dans une église». Il s’était bagarré avec son farceur de frère qui lui avait fait boire de l’eau de mer – toute une famille de champions. Ça, c’est la version officielle hein. Si ça se trouve il s’est pointé à la messe le cul à l’air, et les archivistes ont préféré conserver un semblant de dignité dans leurs écrits.

Ils ont pu consigner ce qu’ils voulaient d’ailleurs, vu que Selkirk n’a jamais répondu à l’appel de la Justice. Plutôt que comparaître, il choisit à nouveau – ironie du sort – l’eau de mer et embarque sur un bateau de corsaires.

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Sur le navire, c’est plus fort que lui, Selkirk se fâche sans arrêt avec le capitaine Thomas Stradling. Il fomente plusieurs tentatives de mutineries, une stratégie qui n’a pourtant jamais figuré dans le manuel «Comment s’intégrer lorsqu’on est le dernier arrivé dans un équipage de forbans». L’histoire ne dit pas si les matelots lui ont encore fait boire de l’eau de mer (les blagues de Dieu durent une éternité), ou quelque chose d’encore plus salé (les blagues de marins sont inénarrables). Mais en 1704, c’est la prise de bec de trop. Le bateau, «Les cinque ports», est trop amoché à cause des batailles récentes. En plus le capitaine a trouvé le moyen de placer une faute d’orthographe dans son nom. Selkirk est formel: il faut réparer. Stradling est formel: Selkirk peut aller prendre un bain. Très fâché, l’Écossais répond «chiche, larguez-moi sur cette île, là! De toute façon cette épave va couler dans la semaine, alors qui m’aime me suive!»

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L’Écossais, devenu fin navigateur, avait raison: le bateau coulera peu de temps après. Mais côté charisme, on repassera: personne ne suit Selkirk sur la plage. Stradling l’abandonne sur l’île Màs-A-Tierra avec un mousquet, de la poudre, quelques outils et un slip de rechange. Tout seul sur un bout de terre sauvage, Alexander se sent un peu bête tout d’un coup. Il tente son va-tout, lit la bible en vitesse et prie Dieu. Mais ce dernier lui répond «désolé mon gars, tu vas crever ici, la prochaine fois tu garderas ton pantalon pendant la messe. Au fait, j’espère que t’aimes les chèvres, huh huh huh».

Pas comme Robinson

On n’a donc pas affaire au héros typique. Vous me direz, le Robinson Crusoé de Daniel Defoe n’avait rien d’un ange non plus. C’était un esclavagiste, en quête d’Africains à capturer – Robinson s’échoue sur une île d’Amérique du Sud, mais il visait la Guinée. Sauf qu’en 1719, date de l’écriture du roman, négrier s’apparentait tout au plus à une branche spécialisée de la négoce. Et puis, apparemment, on pouvait être esclavagiste et chrétien à l’époque: cette combinaison gagnante a poussé Robinson à convertir au christianisme Vendredi, le fameux bon sauvage délivré des cannibales. C’était une bonne idée sans doute, ça devait augmenter la valeur de la marchandise une fois rentré au port.

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Bon, dans le roman, le retour au port de Robinson arrive 28 ans après son naufrage. En comparaison, les 52 mois totalisés par Alexander Selkirk ressemblent à un safari aventure. Mais on comprend que ce dernier se soit dépêché: lui n’a pas eu droit à Vendredi, le compagnon sympa. Selkirk, il a seulement eu droit aux chèvres.

Oui, parce qu’après avoir vécu un moment sur le rivage en se nourrissant de crustacés (et sans doute en buvant de l’eau de mer, quand Dieu tient une cible il ne la lâche pas), Selkirk ose s’aventurer au cœur de l’île. Au départ, cette perspective le terrorise: les bruits bizarres qu’il entend à la nuit tombée ne l’encouragent guère. Mais que voulez-vous, lorsque de vigoureux lions de mers débarquent sur la plage en pleine saison des amours en faisant «hon! hon!», l’instinct de conservation vous pousse à déplacer vos fesses hors de la plage.

À propos des chèvres

Selkirk gagne ainsi la forêt. Et les bruits bizarres se révèlent finalement être des cris de chats et de chèvres. Voilà qui rassure notre Écossais, et même le galvanise au plus haut point. Il s’installe au cœur de l’île, bâtit plusieurs cabanes, parvient à faire pousser des navets, des choux, des épices. Et il regarde les chèvres.

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On n’ose pas toujours se représenter ce qui peut traverser la tête d’un homme privé de tout contact humain pendant quatre ans et entouré de chèvres sauvages. Leur viande, leur lait, leur peau, ont répondu aux besoins essentiels de sa survie.

Mais qu’en est-il de la satisfaction d’autres besoins naturels, vous demandez-vous fébrilement? Selkirk aurait-il «tiré» quelconque réconfort auprès de ses animaux? J’ai le regret de vous apprendre que les livres d’histoire n’en soufflent mot. Cela se comprend, vu que la seule source d’information à propos de ces quatre années de solitude d’Alexander Selkirk, est la dignité d’Alexander Selkirk.

On notera que cet épisode caprin n’a guère impressionné Michel Tournier. Dans sa version personnelle de Robinson, Vendredi ou les limbes du Pacifique, l’auteur a préféré que son héros pénètre carrément un tronc d’arbre. Et pour couronner le tout, cet ébat végétal est interrompu par une araignée tachetée de rouge, qui mord le sexe en érection sans plus de cérémonie. La virilité de Robinson finit enflée comme une mandarine. Dans sa tombe, Alexander Selkirk doit se dire que finalement, les chèvres, c’était pas si pire…

Au bout de deux ans, Selkirk se croit tiré d’affaire en voyant un premier navire débarqué. Mais il s’agit d’un bateau espagnol, et l’Écossais n’a d’autre choix que de se planquer pour éviter la pendaison. Selkirk avait de quoi être frustré. Pendant ce temps, là-haut, dans le ciel, Dieu se marrait bien.

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Deux ans et demi plus tard, c’est donc ce fameux Woodes Rogers qui le tire d’affaire. Selkirk aide à soigner l’équipage du scorbut et devient un homme de confiance. Il leur enseigne tous ses secrets sur ses animaux préférés (concernant la chasse, précise la version officielle).

Voilà tout ce que j’ai appris, ou presque (et vaguement romancé, j’avoue), de la vie d’Alexander Selkirk. Tout ceci à partir d’une simple évocation dans un texte de l’encyclopédie d’Assassin’s Creed Black Flag. Quant à l’île Màs-A-Tierra, elle a été renommée Isla Robinsón Crusoe par le gouvernement chilien en 1966, en hommage au roman. Il aurait pu la renommer Isla Alexander Selkirk n’est-ce pas: après tout, c’est lui qui s’est tapé les chèvres. Mais l’Office du tourisme local n’aurait pas été content.

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Une réflexion sur “Lu grâce à Assassin’s Creed Black Flag

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